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''Le travail dominical, un choix de société

Poussée par Nicolas Sarkozy mais dénoncée par les syndicats, l’Eglise, l’opposition et une partie de la majorité, la généralisation du travail le dimanche en France relève d’abord du choix de société. Pour les sociologues interrogés par Reuters, derrière le débat actuel pointent des questions plus larges, comme le rapport au temps et l’importance accordée à l’argent au détriment de la culture et de la vie de famille. "Toutes les sociétés ont besoin de marqueurs de temps. Le dimanche doit rester un jour différent des autres, car il marque le passage de la semaine et un rythme collectif qui permet à l’individu de redémarrer", explique le sociologue Jean Viard, directeur de recherche au CNRS. Le temps n’appartient pas à la marchandise "Depuis les marchands du Temple, l’idée que le temps n’appartient pas à la marchandise est une idée fondamentale dans nos civilisations", fait-il remarquer. L’opinion est partagée. Si 53% des Français interrogés par l’Ifop ont affirmé qu’ils ne souhaitaient pas travailler le septième jour, 51% de personnes sondées par CSA se sont prononcées pour l’ouverture des magasins le dimanche. "Ce que demandent les gens, c’est l’irrégularité et de pouvoir choisir", estime Jean Viard. Le chef de l’Etat a reçu lundi les députés de la majorité opposés à la proposition de loi de Richard Mallié, dont l’examen doit débuter mardi ou mercredi à l’Assemblée nationale. En vertu du compromis trouvé, les magasins pourraient être ouverts dix dimanches par an, au lieu de cinq jusqu’à présent, dans toute la France sur la base du volontariat, et tous les dimanches dans les "zones touristiques élargies". Pour Antoine Vion, maître de conférence à Marseille, cette réforme "symbolise une évolution de la société française vers une hyper flexibilisation du travail".

"JOUR DU SEIGNEUR, SEIGNEUR DES JOURS"

"Le dimanche a été la première conquête dans la réduction du temps de travail", souligne Jean Viard, rappelant que la loi instituant le repos dominical en France date du 13 juillet 1906, dans la foulée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’avènement du samedi férié, et donc du week-end, date du Front populaire, en 1936. Bien qu’assorties de multiplies dérogations, les dispositions de la loi de 1906 sont toujours en vigueur. Des secteurs comme la santé, l’hôtellerie-restauration et les transports ne sont pas concernés par le repos du dimanche. Le projet de loi a soulevé la colère des syndicats, qui craignent notamment une inégalité de traitement entre salariés, et de l’opposition de gauche, qui dit n’y voir aucune solution au problème du pouvoir d’achat. "Les Français qui n’ont pas de quoi consommer la semaine ne vont pas trouver comme par enchantement de l’argent supplémentaire pour consommer le dimanche", déclare Martine Aubry, première secrétaire du PS, mardi dans La Croix. De nombreux députés de droite y sont également hostiles, tout comme l’Eglise, garante du "jour du Seigneur, seigneur des jours", comme disait le pape Jean Paul II. "Ne sacrifions pas le dimanche simplement pour gagner plus", écrivait le 2 décembre dans Le Monde l’archevêque de Lyon, Philippe Barbarin. "Le précepte du repos hebdomadaire protège la vie des familles et sert la dignité et la liberté de chacun. Il donne un espace pour la prière, la détente et la gratuité, pour la joie toute simple de retrouver les siens".

GIGOT ET PARIS-BREST

"On vient toucher des choses religieuses qui sont très étonnantes", observe un ministre favorable au travail dominical. "Ça tient toujours à des images très fortes : le gigot dominical, la réunion autour du Paris-Brest". "Le dimanche familial, qui avait reculé dans les années 1960, a tendance à réaugmenter depuis 20 ans, le samedi étant plus le jour des courses et des amis", observe Jean Viard. Fait nouveau, les arguments des responsables religieux, qui vont bien au-delà de la seule préservation de la messe du dimanche, rejoignent ceux des défenseurs des salariés. "Cette laïcisation fait converger revendications cléricales et syndicales" dit Antoine Vion, qui voit dans ce "rapprochement inédit" un "travail en commun sur l’opinion". Pour Marie-Thérèse Letablier, directrice de recherche au CNRS, de nombreuses questions restent en suspens. "Si on incite les parents à travailler le dimanche, qu’est-ce qu’on va faire des enfants, qui les prend en charge ?", demande la sociologue, qui remarque une évolution sur le modèle des Etats-Unis, où faire les magasins le dimanche avec ses enfants ou ses petits-enfants est considéré comme un loisir. "Est-ce qu’il ne serait pas plus intéressant de les emmener marcher en forêt, de leur réserver des places de spectacle, des activités - je vais prononcer le gros mot - plus culturelles et moins marchandes ?", s’interroge-t-elle. Jean Viard fait, lui, une proposition : ouvrir le Louvre tous les jours. "Utiliser nos grands équipements culturels et touristiques sept jours sur sept, comme le privé, aurait un effet sur les créations d’emplois bien supérieur à tous les dimanches ouverts", estime-t-il.''